Archives mensuelles : octobre 2013

Hélène Mathon : « On a désappris à penser aux agriculteurs »

HĂ©lène Mathon, auteure et metteure en scène est intervenue dans le cadre des Premières Rencontres du Forum des Agricultures, graines d’avenir. Elle nous parle de son travail d’écriture sur sa pièce Cent Ans dans les champs ! (Une petite histoire de l’agriculture de 1945 Ă  2045) et de sa relation entre art, agriculture et monde rural.

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Intervention d’HĂ©lène Mathon le 7 septembre 2013 Ă  la Ferme de Vauluceau dans le cadre des Premières Rencontres du Forum des Agricultures


Pourquoi avoir choisi le sujet de l’agriculture dans votre travail d’artiste ?

Mes grands-parents Ă©taient agriculteurs dans le Gers et depuis 2001*, je travaille sur le sujet agricole. Mon travail  s’attache Ă  «  donner Ă  entendre des choses peu audibles », il me semble que l’histoire est toujours racontĂ©e par d’autres  que ceux qui la vivent ou par ceux qui parlent le plus fort. Pour Ă©crire la pièce, nous avons interviewĂ© des agriculteurs du Nord, en coproduction avec  le Centre dramatique national de BĂ©thune. Avant la première reprĂ©sentation, j’apprĂ©hendais  un peu la confrontation. Les acteurs de la pièce n’avaient jamais rencontrĂ© les agriculteurs avant cette première et mĂŞme si, pour nous, c’est un travail habituel, il reste singulier dans son rapport direct avec la rĂ©alitĂ©. A l’issue de la reprĂ©sentation, il y a eu beaucoup d’émotions car les agricultrices et agriculteurs Ă©taient fiers de voir leur histoire au travers d’un mĂ©dia qu’ils mĂ©connaissent : le théâtre contemporain. Ils pensaient que leurs histoires ne valaient pas la peine d’être racontĂ©es. Pourtant c’est l’essence de notre mĂ©tier : reprĂ©senter la vie des autres.

Comment a réagi le public après avoir vu « Cent ans dans les champs ! » ?

Les retours du public ont Ă©tĂ© très bons. Les gens ont une connaissance diverse du sujet mais on peut dire que tout le monde Ă  un rapport Ă  l’alimentation et Ă  l’agriculture. MĂŞme si nous vivons de plus en plus en ville, ce rapport est encore vivant. Mais si-parmi la gĂ©nĂ©ration des quadragĂ©naires- 4/5 Ă©taient susceptibles d’aller en vacances  Ă  la ferme chez les grands-parents, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Beaucoup de fermes ont disparu, les vacances sont consacrĂ©es au loisir et plus du tout au contact avec les animaux, avec la terre. De ce fait, de plus en plus de gens trouvent ce travail « exotique ». Il faut rĂ©-expliquer le rĂ´le de l’agriculteur et de l’agriculture.

Vous abordez la question de la déstructuration de notre alimentation de manière assez violente dans la pièce…

Quand je regarde ce que nous avons aujourd’hui dans notre assiette, je rĂ©alise Ă  quel point nous sommes allĂ©s loin. Il est urgent de faire changer les choses. Comment peut-on faire pour concerner les gens ? Dans la pièce, quatre visions sont restituĂ©es, quatre possibilitĂ©s de penser notre rapport Ă  l’agriculture. Mais je n’ai pas souhaitĂ© faire ressortir un type d’agriculture plus qu’un autre. Je propose quatre scĂ©narios et chaque spectateur, en fonction de son vĂ©cu, entre en empathie avec l’une ou l’autre. Je cherche Ă  restituer la perception de la rĂ©alitĂ© plutĂ´t que de fournir une vision manichĂ©enne des agricultures.

Le passage sur la vidéo représentant un agriculteur philosophant sur le mot « paysan » est surprenant et singulier…
L’agriculture manque aujourd’hui de vocabulaire, de mots. L’agriculteur a souvent une parole toute faite, qui prĂ©existe Ă  la rencontre. C’est parfois un discours  très politique, comme la  version officielle en quelque sorte. Dans l’écriture de la pièce, je me suis intĂ©ressĂ©e Ă  la parole singulière que porte l’individu en son nom propre. D’une certaine façon, on a dĂ©sappris Ă  penser aux agriculteurs. A mon sens, il n’existe plus d’endroit de rĂ©flexion oĂą ils peuvent s’exercer à  penser par eux-mĂŞmes, ils se trouvent dans une solitude et un dĂ©sarroi profond. Ils vivent une situation très compliquĂ©e Ă©conomiquement et socialement.

Comment envisagez-vous l’agriculture dans le futur ?

Cette question de l’agriculture en 2050 est une question très complexe qui renvoie Ă  une dĂ©cision collective parce qu’on ne pourra pas faire les choses Ă  moitiĂ©. Les agriculteurs que j’ai rencontrĂ©s m’ont beaucoup parlĂ© de chiffres, de papiers. Ce qui m’intĂ©resse, c’est le rapport de l’homme Ă  la terre et peu m’en ont parlĂ© car ils n’ont plus le temps. C’est vertigineux. Mais il est essentiel et fondamental de rĂ©pondre Ă  cette question primordiale : que voulons-nous faire de notre terre ? .

Quelle est la place de la culture dans le monde rural ?

Au niveau des structures culturelles en milieu rural, c’est la dĂ©shĂ©rence totale et il n’y a pas  vraiment de volontĂ© politique pour que cela change. Le monde rural n’a droit aujourd’hui qu’à une culture au rabais et cela vient de la pensĂ©e centraliste du politique. J’ai aujourd’hui beaucoup de demandes de groupement d’agriculteurs pour jouer la pièce mais les salles de spectacle sont la plupart du temps inadaptĂ©es. Si les agriculteurs ne peuvent plus penser par eux-mĂŞmes c’est aussi parce que les lieux de culture peinent Ă  exister lĂ  oĂą ils sont, dans les zones rurales. Il est urgent de repenser la place de la culture dans le monde rural, parce qu’il est urgent de redonner Ă  l’art son utilitĂ© sociale.

Propos recueillis par Julien Couaillier en mars 2013

* 2001. « Les restent ?», d’après le journal de Josiane Duprat., gouvernante dans un domaine agricole du Gers.

2010. « Les Coteaux du Gers », documentaire sur la question du travail  auprès des retraités agricoles et « Odette », au théâtre de la Digue à Toulouse.